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L'homme de Dieu

Dans sa démarche spirituelle enfin, Frédéric est tout entier dans cette exhortation d'une lettre adressée à ses amis vincentiens sur la difficulté d'aimer Dieu :

"Il semble qu'il faille voir pour aimer et nous ne voyons Dieu que des yeux de la foi, et notre foi est si faible ! Mais les hommes, mais les pauvres, nous les voyons des yeux de la chair ! Ils sont là et nous pouvons mettre le doigt et la main dans leurs plaies, et les traces de la couronne d'épine sont visibles sur leur front... nous devrions tomber à leurs pieds et leur dire avec l'apôtre "tu es mon Seigneur et mon Dieu".

Vous êtes nos maîtres et nous serons vos serviteurs ; vous êtes les images sacrées de ce Dieu que nous ne voyons pas et ne sachant pas l'aimer autrement nous l'aimerons en vos personnes".

Malgré des prises de position parfois critiques, OZANAM n'a jamais démenti sa fidélité à l'Eglise qui a pourtant connu à l'époque, une de ses périodes les plus troubles, celle de grands conflits internes, dans un contexte d'anticléricalisme agressif, parfois violent et radical quiprophétisait la mort de Dieu et l'éradication de l'Eglise : conflits entre chrétiens libéraux et conservateurs, conflits entre chrétiens républicains et monarchistes, conflits enfin entre chrétiens gallicans et ultramontains.

Dans ce dédale et ce bouillonnement d'idées, il a toujours su discerner et montrer le chemin de l'Evangile.

Il a même été dans ce contexte, un novateur. C'est le précurseur de la notion de la vocation des laïcs qui ne trouvera un statut dans l'Eglise que quelques 130 années plus tard au concile de Vatican II, "il y a de la place dans l'Eglise, estimait-il, pour une action profondément catholique sans cesser d'être laïc" (l'expression " apostolat des laïcs " est de lui).

Un peu dans le même registre, il était déjà, sur les traces de LAMMENAIS, partisan de l'indépendance de l'Eglise par rapport au pouvoir civil, "Une grande chose est faite, s'écrit-il, d'ailleurs avec un peu d'avance, la séparation de l'Eglise et de l'état".

Là encore, en matière de religion et de spiritualité, il n'a jamais subi son siècle sombre et tourmenté, il l'a précédé. C'était un authentique visionnaire qui n'a pourtant jamais enseigné de véritable théorie sociale, politique ou religieuse, seulement persuadé que "la religion sert moins à penser qu'à agir" ; plus exactement pour lui, la théorie exigeait, avant toute doctrine, de commencer d'abord par le contact direct, individuel et amical, d'homme à homme, démarche fondamentale pour redonner au pauvre en qui il voyait l'image de Dieu, la certitude qu'il n'était pas un rebut encombrant d'une société égoïste, mais un acteur à part entière de l'humanité dans sa marche vers des horizons nouveaux.


Sa quête incessante de Dieu à travers les pauvres, son engagement auprès des plus obscurs, dont la dignité et la condition divine ne souffrait pour lui d'aucune désinvolture, son souci d'instruire ses contemporains sur la véritable religion chrétienne au service de l'humanité qui souffre, la création même de la Société de Saint Vincent de Paul, ne sont que le prolongement naturel d'une constante intimité avec Dieu.

Vrai mystique, il a spiritualisé tous les événements de sa vie et vécu par anticipation le cantique que nous chantons aujourd'hui dans nos offices "Que ma vie soit prière", en prenant au pied de la lettre jusqu'à sa mort le vœu du Notre Père "Que ton règne vienne".

Une mort qui viendra bientôt dans les souffrances physiques et l'épuisement, non sans qu'il rende encore grâce au Seigneur : "Je veux ce que vous voulez, je le veux comme vous le voulez, je le veux parce que vous le voulez ".

Dans son testament écrit pendant la semaine sainte qui précédera sa mort, on peut lire : " Ma prière…c'est de persévérer dans la foi, malgré les humiliations, les scandales et les désertions… " ; un document qui se termine par ces vers adressés à Amélie pour la petite Marie :

" Fais qu'elle pense à moi, donne lui tes vertus.
Nous nous retrouverons au séjour où l'on aime,
Et nous échangerons sous les yeux de Dieu même
Le long embrassement qui ne finira plus ".


Enfin au cours de la même semaine sainte de 1853, dans un véritable hymne à Dieu, il conclut : " Je viens Seigneur, je viens….quand je considère les grâces dont vous les avez enrichies, je repasse mes années devant vous, Seigneur avec reconnaissance.

Quand vous m'enchaîneriez sur un lit pour les jours qui me restent à vivre, ils ne suffiraient pas à vous remercier des jours que j'ai vécus. Ah ! si ces pages sont les dernières que j'écris, qu'elles soient un hymne à votre bonté ".