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L'homme de la question sociale

Au plan social et politique, le parcours d'OZANAM est encore plus riche. Frédéric a connu plus ou moins longtemps, 6 régimes gouvernementaux : 3 royautés, 2 empires et une république.

Toutefois pour appréhender le contexte social dans lequel il a baigné il suffit de se plonger dans l'univers de la " Comédie humaine " de BALZAC ; les deux hommes sont strictement contemporains.

C'est le début de la révolution industrielle du XIXème, de la mutation historique d'une société agraire qui devient industrielle ; il n'existe encore aucune législation sociale et la classe ouvrière est dans une misère absolue. 

OZANAM doit à son père (qui exerçait gratuitement son métier de médecin pour les pauvres, et que Frédéric accompagnait souvent) un éveil précoce à la question sociale, et aux canuts qui se révoltent une première fois en 1831, sa première véritable prise de conscience d'un monde ouvrier honteusement exploité par un patronat qui se réclamait pourtant du meilleur catholicisme ; il dira plus tard toujours dans son cours de droit commercial : "l'ouvrier-machine n'est plus qu'une partie du capital, comme l'esclave des anciens ; le service devient servitude".

Ses opinions politiques d'adolescent vaguement conservatrices et héritées de son père - d'ailleurs conformes au monarchisme en vogue dans la moyenne bourgeoisie de l'époque - vont alors commencer à chanceler.

Elles vacilleront plus encore à son arrivée à Paris la même année, quand il découvrira une capitale où on dénombrait alors quelques 270 000 indigents pour 900 000 habitants. Sa conviction politique est définitivement faite lors de la révolution de 1848, à l'issue de laquelle il se présente aux élections législatives de la 2ème république sous la bannière des républicains démocrates.

Frédéric a fait sienne les 3 valeurs "Liberté, Egalité, Fraternité" y voyant au-delà de la devise de 1789, "l'événement temporel de l'Evangile exprimé par ces 3 mots". 1848, c'est l'année de la révolution et du ralliement massif aux idées conservatrices d'une Eglise effrayée par la violence d'une classe ouvrière qu'elle ne comprenait pas malgré les alertes et les nombreuses initiatives individuelles de chrétiens et de clercs qui n'ont malheureusement pas été entendues ni relayées par l'institution ecclésiale de l'époque.

En dépit de ses convictions très fortes, OZANAM n'était pas un adepte de la pensée unique ; il avait même une idée très haute de la tolérance, estimant que ce n'était pas de la "concession mais du respect" (extrait d'une page de LAMARTINE sur Frédéric OZANAM) pour les idées d'autrui. Il souhaitait que les chrétiens soient dans tous les camps, espérant par-là humaniser toutes les branches politiques et notamment les plus rétives à soulager les misères des plus démunis.

Il déplore cependant l'égoïsme bourgeois, le conservatisme social et religieux, le manque de discernement de certains catholiques ; il regrette enfin que le Vatican ne s'implique pas plus dans cette question sociale.

Ecrivant à son frère Alphonse, prêtre, qui deviendra d'ailleurs évêque, mais s'adressant en fait à un plus large auditoire de clercs, il dit : "Vous ne remplissez pas votre mission... Si un plus grand nombre de chrétiens et surtout d'ecclésiastiques s'était occupé des ouvriers depuis 10 ans, nous serions plus sûrs de l'avenir... ", et encore : "Il faut que les curés renoncent à leurs petites paroisses bourgeoises, troupeau d'élite au milieu d'une population qu'ils ne connaissent pas" ; ou encore " Je crois qu'il faut enfin s'occuper du peuple, infiniment plus qu'on ne l'a fait par le passé. Les plus chrétiens se sont trompés en se croyant quitte envers leur prochain quand ils avaient pris soin des indigents, comme s'il n'y avait pas une classe immense…qui ne veut pas d'aumône mais des institutions ".

Ces convictions ne lui rapportent pas que des amitiés. Dès cette époque il se prononce pour le salaire minimum, le droit d'association, la retraite, le repos du dimanche.

Dès 1839, il dénonce " l'exploitation de l'homme par l'homme qui est l'esclavage " ; il prétend dans sa profession de foi de candidat député que "la révolution de février n'est pas un malheur public auquel il faut se résigner" mais "un progrès qu'il faut soutenir".

Proche de LAMMENAIS, de MONTALEMBERT, de LAMARTINE, mais surtout de LACORDAIRE, il soutient qu' "en matière politique, (il) ne croit en rien d'autre qu'en la démocratie chrétienne". En matière sociale sa vision est tout entière dans cette prophétie de 1836 : "la question qui divise les hommes aujourd'hui n'est plus une question de forme politique, c'est une question sociale, c'est de savoir qui l'emportera de l'esprit d'égoïsme ou de l'esprit de sacrifice : si la société ne sera qu'une grande exploitation au profit des plus forts ou une consécration pour le bien de tous et surtout pour la protection des plus faibles. Il y a trop d'hommes qui ont trop et qui veulent avoir encore ; il y en a beaucoup plus d'autres qui n'ont pas assez, qui n'ont rien et qui veulent prendre si on ne leur donne pas. Entre ces deux classes d'hommes une lutte se prépare, et cette lutte menace d'être terrible : d'un côté la puissance de l'or, de l'autre la puissance du désespoir. C'est notre devoir à nous chrétiens que de nous précipiter, sinon pour empêcher, du moins pour amortir le choc". Enfin, déçu par "les intérêts d'un ministère doctrinaire...d'une pairie effrayée...d'une bourgeoisie égoïste", il crie en pleine révolution "passons aux barbares! ", c'est à dire aux ouvriers et aux pauvres, les seuls "en qui il reste assez de foi et de moralité pour sauver une société dont les hautes classes sont perdues ".

En 1848 il fonde avec LACORDAIRE et l'abbé MARET le journal "l'Ere nouvelle" par lequel il va pouvoir défendre et développer ces idées jusqu'en 1849 où, raillé, éreinté, calomnié par le journal "l'Univers" de Louis VEUILLOT qui est la voix quasi officielle de l'épiscopat, la publication doit s'arrêter.

Les 3 auteurs ne s'en remettront pas et avec eux c'est la branche libérale démocrate de l'Eglise de France qui s'éteint pour de trop longues et trop nombreuses décennies.

D'ailleurs OZANAM va lui aussi bientôt s'éteindre définitivement à la vie terrestre laissant là encore, une pensée et une démarche sociales et politiques inachevées, qui eussent représenté à l'époque, la seule frange de l'Eglise à pouvoir appréhender et contrebalancer le développement du socialisme athée.

On retiendra en conclusion de ce chapitre qu'à un des moments de notre histoire où la condition humaine des plus petits a été la plus noire, Frédéric ne leur a jamais retiré sa confiance ; mieux même, à l'image du Christ et Saint Vincent, il a toujours été profondément, intimement persuadé que le plus humble, le plus oublié, le plus insignifiant des hommes, était notre Maître, celui qui ordonne et aussi celui qui montre le chemin du salut.

Pour que l'Eglise retrouve cette voie, il faut attendre 1891 et l'encyclique "Rerum Novarum" de LEON XIII sur " la condition ouvrière ", qui va apporter enfin de la part de l'Eglise, une véritable reconnaissance des droits des " prolétaires ".

OZANAM est d'ailleurs maintenant reconnu comme étant de ceux qui ont inspiré cette grande encyclique qui jette les bases de la doctrine sociale de l'Eglise.